Tout était planifié, pour ne pas dire asseptisé. L’hospitalisation qui se profilait depuis deux ans se présentait finalement comme une formalité. On en parlait, on en riait. On rangeait nos angoisses sans trop d’efforts. A chaque jour suffit sa peine.
Et c’est ainsi que nous avons été portés par le temps, en toute confiance, jusqu’à ces jours. Au terme du script, notre fille pourrait articuler tous les sons et une des cicatrices de son passé serait estompée.
Comme les spectateurs de notre propre film, nous avons découvert les guichets, les couloirs, la chambre. Bao a été enregistrée, désinfectée, ré-habillée. Un infirmier est arrivé. Long dédale vers le bloc. Les portes.
Cinq secondes où mes yeux s’agrippent à sa frêle silhouette, où j’aspire ses peurs. Je prends de plein fouet des images refoulées de gants, de masques, de pinces, de lames, d’aiguilles… Cinq secondes. Les portes se sont refermées.

Alors j’ai calé mes pensées entre les écouteurs de mon i-pod et j’ai sombré dans les pages d’un roman d’espionnage. Ma montre tentait de m’extirper de mon refuge, mais je l’ignorais trois heures durant. Puis je me pris à relire les mêmes lignes. Le discret tic tac troublait mon attention. Les mots perdaient leur sens. Les aiguilles capturaient mon regard… Déjà quatre heures… Philippe arriva, et nous affrontèrent ensemble l’attente.

Quand je vis l’interne. « Tout va bien ». Il nous noya de détails de tissus, de reprises, de points, de fils… Fier de son ouvrage, il nous annonça que le retour de Bao ne tarderait pas. Je reprenais alors le cours de mon film : après l’attente, les retrouvailles. Je pouvais envoyer des sms. Je pouvais rester debout dans le couloir et regarder passer les gens. Je n’étais plus concernée par l’angoisse. Je parcourais les affiches colorées et les dessins d’enfants. Et puis j’aperçus un lit, des cheveux noirs.

Nos regards se croisent, elle est réveillée. Ses yeux ne comprennent pas. Elle essaie d’attraper son visage, je l’en empêche. Je la reconnais à peine. Je sers sa main. Sa bouche, ses lèvres, tout est gonflé, tout est à vif. Des pansements jusqu’à ses joues sont couverts de sang séché. Un filet rouge s’écoule encore de son nez, de sa bouche. Elle a peur. Je cache mes larmes. Elle n’a pas mal. Elle essaie de pleurer mais les sons qui sortent la surprennent. Je ne sais pas comment la rassurer et je caresse ses bras. Je lui chuchote des mots. Maman est là. Papa est là. Elle a été très courageuse. C’est presque fini. Et elle s’endort.


Vingt-quatre heures plus tard, nous sommes déjà de retour à la maison. Bao économise ses mots et ses sourires. Son visage n’est pas encore le sien. Mais l’hôpital est derrière nous. Nous rangeons les bons souvenirs, le personnel attentif et chaleureux, la salle de jeux, les cadeaux, les pensées de nos proches qui nous ont accompagnées… Nous archivons les mauvais, la séparation, le réveil, et la sale brute d’infirmière de nuit. Le docteur a dit qu’il faut manger des glaces. Ça, c’est du médicament pour guérir.
Alors au boulot !